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Dossier

Violences sexistes et sexuelles

Comment s’enracinent les schémas de domination à l’hôpital

Par Anne Bayle-Iniguez et Aude Frapin - Publié le 26/04/2024
Comment s’enracinent les schémas de domination à l’hôpital


BURGER / PHANIE

Deux semaines après la déflagration de l’affaire Pelloux, le mouvement de libération de la parole contre le harcèlement sexuel à l’hôpital continue d’infuser dans les médias et sur les réseaux sociaux. Si la volonté de briser l’omerta est là, le poids de la culture carabine et les rapports de pouvoir profondément ancrés dans les services compliquent la tâche des victimes. Analyse.

En 2018, Camille (son prénom a été modifié) est infirmière dans un hôpital du sud-est de la France. Elle a 27 ans et subit pour la première fois les remarques graveleuses d’un chirurgien qu’elle croise régulièrement en salle de réveil. Ce jour-là, la jeune femme profite d’une pause pour papoter avec des collègues. Le ton est bon enfant, propice à la plaisanterie mais guère plus. « Un collègue était en train de gentiment me chambrer pour un fait anodin, sur le ton de la rigolade. En riant, j’ai rétorqué que j’étais déçue, que je pensais qu’on était une grande famille et qu’on se soutenait les uns les autres », raconte-t-elle au Quotidien. Présent mais jusque-là silencieux, le chirurgien lui lance : « Ben si on est une famille, pourquoi tu ne suces pas ? ».

Choquée mais trouvant le courage de remettre le médecin à sa place, Camille lui répond qu’il a l’âge d’être son père et le dégoûte. « À partir de là, se remémore-t-elle, il ne m’a plus lâchée. Il me demandait tout le temps si un tel ou un tel, infirmier ou médecin, était assez jeune pour moi. Je n’en pouvais plus. » Elle finit par en parler à son chef de service. « J’ai menacé d’aller voir les ressources humaines. Le chirurgien en question ne m’a plus jamais adressé la parole. » L’histoire de Camille n’a pas entraîné d’autres témoignages. Ni elle ni personne n’a porté plainte – trop risqué. Le chirurgien, lui, exerce toujours. « Les loups ne se mangent pas entre eux », analyse froidement, six ans plus tard, l’infirmière.

Ce témoignage fait écho aux centaines de déclarations qui affluent sur les réseaux sociaux et dans les médias depuis les accusations de harcèlement sexuel portées par la Pr Karine Lacombe à l’encontre de l'urgentiste Patrick Pelloux, le 10 avril dans Paris Match. Depuis quinze jours, l’émergence d’un mouvement #Me Too à l’hôpital est scruté, analysé, espéré. Car l’enjeu, la célèbre cheffe du service d’infectiologie de Saint-Antoine l’a parfaitement résumé sur le plateau de C l’hebdo, le 12 avril : Le Dr Pelloux « n'est pas le problème. Le problème c'est la persistance de ce système de violence sexuelle à l'hôpital, dans les actes, dans les mots ».

Banalisation du sexe

Comme dans le 7e art, dans le milieu scolaire, dans le monde de l’entreprise, les actes de harcèlement sexuel et les phénomènes d’emprise ont trouvé un terreau favorable au sein des établissements de santé. Culture carabine qui banalise le sexe pendant les études et expose à un humour sexiste, système hiérarchisé longtemps dominé par des hommes, esprit de compétition et nécessité de prouver dès les premières heures de l’externat sa capacité de tolérance à la douleur : toutes les conditions sont réunies pour cultiver une forme de nonchalance coupable à l’égard d’agissements pourtant condamnables par la loi. Et, l’entre-soi faisant le reste, pour que s’enracinent des schémas de domination qui, même de plus en plus dénoncés, perdurent.

En 2021, une enquête de l’association des étudiants de médecine (Anemf) montrait déjà l'omniprésence et la banalisation de ces violences : 38,4 % des étudiantes en médecine disaient avoir subi du harcèlement sexuel pendant leurs stages hospitaliers, 49,7 % des remarques sexistes, et 5,2 % des « gestes déplacés », entre mains aux fesses, attouchements et autres « gestes sexuels ». Surtout, 43% jugent que le signalement de tels actes « ne sert à rien ». « Les incidents surviennent souvent au cours des études de médecine. Dépendantes de leurs supérieurs hiérarchiques, certaines victimes ont peur de voir leur stage invalidé ou d’être mise de côté » analyse @Jujulagygy, gynécologue-obstétricienne qui a exhorté ses 86 000 abonnés, internes et soignantes à partager leurs mauvaises expériences afin qu’une « prise de conscience générale ne permette plus l’impunité ». Mardi, les internes de l’Isni ont lancé un appel à témoignage national « pour libérer la parole ».

Le bloc, propice aux dérives

Cette omerta, Cécile Andrzejewski, journaliste, auteure de Silence sous la blouse (Fayard), l'explique par le dévouement qui anime une partie du personnel. « Imaginons une femme qui travaille dans un service d'oncologie pédiatrique, qui voit des enfants malades », elle va se dire : « oui, mon chef me met des mains aux fesses mais par rapport à ce que vivent mes patients, ce n'est pas si grave. Il y a une espèce d'abnégation, à l'hôpital depuis des années », rapporte-t-elle.

Un constat partagé par Emmanuel Hay, président du Syndicat des internes des hôpitaux de Paris (SIHP). « La période de l’internat est très critique. C’est une période où les jeunes médecins en formation sont particulièrement vulnérables de par leur statut. Par exemple, illustre-t-il, quand vous êtes interne à Brest ou dans d’autres villes, à l’exception de Paris peut-être, vous restez dans le même lieu de formation pendant quatre à six ans selon votre spécialité. Si votre stage se passe mal, vous êtes en quelque sorte prisonnier pendant plusieurs années. Les supérieurs hiérarchiques ont presque droit de vie ou de mort sur les étudiants même si les violences peuvent évidemment continuer après l’internat », avance l’interne en santé publique.

Certains services sont plus propices que d’autres aux dérives. « Il y a classiquement une culture machiste et sexiste en chirurgie, tout le monde le sait, souligne Emmanuel Hay. C’est aussi vrai en anesthésie-réanimation. Ces milieux assez violents exigent d’être dur au mal, de faire beaucoup de gardes. Dans certains services, il faut montrer qu’on est inébranlable, avance-t-il. C’est mon ressenti personnel mais cela contribue, à mon avis, à faire émerger des profils de personnes prêtes à encaisser cette violence et parfois la reproduire. C’est presque la condition pour avoir le droit de remplir ces postes-là. »

La Pr Karine Lacombe a ouvert une brèche pour ses confrères et consœurs victimes de propos et d’agressions à caractère sexuel à l’hôpital. Si la vague de témoignages qui en a découlé est sans conteste salutaire, l’étape d’après, consistant à briser la capacité de nuisance des harceleurs, ne pourra être atteinte sans l’aide des pouvoirs publics. Ce qui n’est guère aisé dans la fonction publique hospitalière, où les agents (médecins compris) bénéficient de l’emploi à vie. Le ministre délégué à la Santé Frédéric Valletoux a annoncé réunir « bientôt associations, employeurs et professionnels de santé, afin d’amplifier les actions déjà menées et travailler sur une réponse globale et ferme ». Réponse qui devra, surtout, être à la hauteur des attentes et de la réalité du terrain.

Aude Frapin et Anne Bayle-Iniguez